Cette page est inspirée d'un article paru dans le bulletin Dionée n°54 de Mai 2004:
"La divine Dionée", Philippe N. et Jean-Rémi F.


Dionée

20/04/05



1- L'ORIGINE DE DIONEE.

Dionaea est un genre monospécifique (une seule espèce pour ce genre), actuellement classé comme une Eucotylédone placée dans l’Ordre des Caryophyllales et la famille des Droséracées, importante famille de plantes carnivores à laquelle appartiennent également Aldrovanda (la petite Dionée aquatique), Drosera et Drosophyllum. Toutefois, Drosophyllum est, sur la base de comparaisons de séquences ADN, séparé des Droséracées et classé dans la famille des Drosophyllacées. La génétique indique une étroite parenté entre le genre Aldrovanda, très largement répandu sur la planète, et le genre endémique Dionaea. Si la position de Dionée en tant que membre de la famille des Droséracées est reconnue, certains botanistes proposent la création d’une famille spécifique pour Dionée : Dionaeceae (Schnell, 2002). La filiation de la famille Droséracées traverse une zone de turbulences. En effet, l’irruption de la phylogénie moléculaire a conduit à la classification des angiospermes en zone d’instabilité depuis ces vingt dernières années. Pendant longtemps classées dans l’ordre des Sarracéniales, les Droseraceae changent d’ordre depuis une vingtaine d’années. Dahlgren commence les manœuvres en 1983 en la plaçant dans l’ordre des Droserales; Conquist (1988) la voit plutôt parmi les Nepenthales, classe des Magnoliidae; en 1992, Thorne la situe plutôt dans l’ordre des Saxifragales; puis Takhtajan, en 1997, dans l’ordre des Droserales. Enfin, en 1998, l’Angiosperm phylogeny group II la place dans l’ordre des Caryophyllales.

Généralement, l’évolution des genres au sein des Droséracées est vue, selon Williams (1976) et Snyder (1985), de la façon suivante :
1-apparition du type Drosophyllum, sans mouvement.
2-transformation de celui-ci en type Droséra, à mouvements lents.
3-apparition du type Dionée, à mouvements rapides.
Toutefois, si Dionée descend d’un ancêtre collant, il ne semble pas certain que ce soit de Droséra. Selon Jan Schlauer, le genre Dionaea a dû autrefois être plus largement répandu, en effet des pollens fossiles du Tertiaire européen (Fischeripollis undulatus du Miocène moyen) lui sont attribués.

Le fossile le plus ancien de plante carnivore retrouvé date de 75 à 85 millions d’années (fin du Crétacé) et appartient au genre Aldrovanda, donc une Droséracée très proche de Dionaea : Paleoaldrovanda splendens (Degreef, 1997). Cependant, nous n’avons aucune information permettant d’affirmer que Paleoaldrovanda splendens était pourvue de feuilles déjà carnivores ni même de préciser la forme de celles-ci. Mais si nous nous fondons sur l’environnement dans lequel vivait cet ancêtre (zones humides d’îles tropicales caractéristiques du Crétacé européen), nous pouvons supposer une plante aquatique et dans ce cas les pièges de cet ancêtre ne devaient pas comporter de tentacules mucilagineux du type de Drosera et Drosophyllum. En revanche, nous avons un lamina d’Aldrovanda inopinata du Miocène supérieur européen (environ 6 Ma) similaire au piége d’Aldrovanda vesiculosa avec un long appendice plumeux (J. Schlauer, 1997).

Noms vernaculaires
Anglais : Venus’s fly trap, Tipitiwichet (ou Tippitiwitchet), Fly trap sensitive, venus flytrap, VFT.
Français : Dionée, gobe mouche de Vénus et attrape mouche de Vénus, dionée attrape-mouches, piège à loup.
Allemand : Venusfliegenfalle.

Nom scientifique
Dionaea muscipula Solander ex Ellis 1768.

Synonymes
Ils sont dus aux difficultés d’échange des informations il y a 2 siècles et à l’isolement des botanistes. Un seul nom doit être utilisé, la règle de priorité veut que soit retenu le plus ancien nom légitime. Aussi les noms suivants, synonymes de Dionaea muscipula, doivent être délaissés :
Dionaea crinata Solander 1768
Dionaea sensitiva Salisbury 1796
Drosera uniflora Willdenow
Dionaea muscicapa St Hilaire 1824
Drosera corymbosa Raffles 1833
Drosera sessiliflora G. Don


1- L’histoire de la découverte de Dionaea muscipula.

Depuis sa découverte par les Européens au XVIIIème siècle, Dionée fascine par sa mobilité puis par son activité carnivore. Celle-ci choqua tant leurs croyances judéo-chrétiennes qu’ils furent plus que réfractaires à la lui reconnaître, cette anormalité bouleversant l’ordre naturel: un végétal se nourrissant de l’animal. Cet article présente Dionée et nous allons voir au travers de la classification que Dionée est une plante terrestre et qu’elle doit son nom à des taxonomistes clairvoyants comme l’illustre l’histoire de sa découverte.

Pour les Européens, l’histoire de Dionée commence avec sa découverte au XVIIIème siècle. Nelson (1990) retrace en détail cette découverte. Elle débute par une lettre du 2 avril 1759 du Gouverneur Arthur Dobbs (1689-1765), botaniste amateur irlandais, cofondateur de la Royal Dublin Society et Gouverneur de la Caroline du Nord de 1754 à 1765, à Peter Collinson, membre de la Royal Society of London, négociant en tissus et mercier londonien, Quaker et pourvoyeur de plantes exotiques aux collectionneurs européens. Cette lettre mentionnait la présence d’une plante locale : catch fly sensitive (la future Dionée). Peter Collinson demande à vérifier et qu’on envoie des spécimens à son correspondant local de Philadelphie, John Bartram (1699-1777), premier botaniste d’origine américaine, Quaker, membre fondateur, avec Benjamin Franklin, de l’American Philosophical Society (1743). Ce n’est que le 6 juillet 1768, soit près de 10 ans après la lettre d’Arthur Dobbs, qu’un excentrique allemand collectionneur de plantes, William Young, débarque à Londres avec des plants mais, Peter Collinson venant de décéder entre-temps, ils sont reçus par Daniel Carl Solander (1736-1782), élève de Charles Linné et propagateur du système de classification Linnéen en Grande Bretagne, où il fut bibliothécaire de Kew Garden. La plante fleurit en août 1768, permettant ainsi sa description dans le système linnéen. Solander crée le nouveau genre Dionaea, décrit et nomme la plante Dionaea crinita en référence au pistil ‘plumeux’ de Dionée à maturation, note le tout dans son carnet et range celui-ci, car très occupé à préparer son embarquement du 26 août 1768 sur l’Endeavour, avec James Cook, pour les mers australes . John Ellis (1710-1776), marchand de draps londonien, naturaliste amateur et auteur notamment d’un important ouvrage sur les coraux, en entend parler, va la voir, et c’est à lui, selon W.J. Dress (1980), que nous devons le nom scientifique de Dionaea muscipula, ainsi que le nom commun anglais de Venus’s fly-trap (le gobe mouche de Vénus), donné dans une lettre du 23 septembre 1768 adressée au botaniste suédois Charles Linné. Cette lettre, traduite en latin, fut publiée dans Nova Acta Regiae Societatis Scientiarum Upsaliensis (vol 1, 98-101) en 1773. Mais auparavant, John Ellis publie dans le Saint James’s Chronicle daté du 01-03/09/1768 une première description de la plante Dionaea muscipula. En 1990, Nelson rétablit la primauté de Carl Solander. D’où le nom complet actuel de la Dionée : Dionaea muscipula Solander ex Ellis 1768.

Mais si John Ellis émet l’hypothèse, dans sa lettre à Linné datée du 23/09/68, que Dionée attrape des insectes pour s’en nourrir, on répugne à cette idée d’une plante se nourrissant d’animaux et cela plus pour des raisons religieuses ou politiques que scientifiques. Dionée est considérée comme une curiosité, un Miraculum Natura (miracle de la nature) pour Linné. Denis Diderot (1713-1788), que les menaces d’excommunication n’émeuvent pas, franchit le pas dans ses “Eléments de Physiologie” et conclut : "Voilà une plante presque carnivore" (Diderot, 1775-1780, p.257). Toutefois, il faudra attendre un siècle, en 1875, pour que Charles Darwin, dans le chapitre 13 de son ouvrage Insectivorous Plants consacré à celle qu’il appelle “one of the most wonderful in the world”, faute de le démontrer expérimentalement de façon définitive, expose clairement le processus de la nutrition carnivore de la Dionée. Mais cela ne suffit pas et, au début du XXème siècle, des scientifiques nient encore l’existence d’espèces végétales carnivores (Dubois, 1920) et la flore de Bonnier (1934) continue à véhiculer cette négation dans ses rééditions les plus récentes.


2- L’étymologie de Dionaea muscipula

Dionaea
: signifie "née de Dioné". Dioné, dont le nom signifie “divine reine”, serait une ancienne et importante Déesse Mère d’Asie Mineure adoptée par les Grecs dans leur Panthéon. Dioné serait la forme féminine de Zeus et sa parèdre.

L’origine de Dioné, 3 versions:
Dioné 1 : selon la tradition orphique, Apollodore (Bibliothèque), Euripide (Hélène) et Hyginus (Fabulae), Dioné serait la fille d’Uranus (Ciel) et de Gaia (Terre), donc une Titanide (les sœurs de Titans) ;
Dioné 2 : mais, selon Hésiode (Théogonie), Dioné serait plutôt la fille des Titans Océan et Thétis, donc une Océanide (nymphes des fonds marins) ;
Dioné 3 : enfin, Dioné serait la fille d’Atlas et, par son union avec Tantale, la grand-mère d’Atrée, fondateur de la famille des Atrides (ou Atréides), célèbre pour ses turpitudes : adultères, incestes, parricides, matricides et fratricides.

Le choix du nom de Dionée comme euphémisme désignant Aphrodite, déesse grecque de la beauté, fille de Dioné et de Zeus , n’est pas neutre. En effet, ce ne sont pas les titres qui manquent à Vénus ou Aphrodite (cf article intégral dans Dionée n°52).

Les nombreux attributs et épithètes (cf article intégral dans Dionée n°52) ne sont pas gratuits. Ils correspondent parfois aux noms d’anciennes divinités assimilées à Aphrodite et délimitent les subtils contours de la divinité dans une religion polythéiste. Retenons qu’Aphrodite, alias Dionée, est une divinité complexe plus proche par ses attributs de la déesse Kali (déesse de la mort et du renouveau) et qui colle particulièrement bien à Dionée: une jolie petite fleur tueuse. Or, toutes ces données étaient connues de l’honnête homme du XVIIIème siècle et vous trouvez d’ailleurs dans ces qualificatifs d’Aphrodite l’origine de bien des noms de genres ou d’espèces végétales et animales. Les auteurs du nom ont retenu le nom de la déesse que Platon, ce fanatique de l’Au-delà, dont la pensée ascétique nous empoisonne toujours, désigne dans Le Banquet, Aphrotide Pandemos (commune), déesse d’un amour moins “noble” qu’Aphrodite Urania (céleste).

L’idée que cette référence à Vénus
(ou Dioné) serait due à la forme particulière des feuilles en forme de cœur de Dionée (?), nous semble donc purement fantaisiste. C’est bien en référence à Vénus en tant qu’ancienne Déesse-Mère de la vie et de la mort que le nom a été choisi. En fait, Vénus était dans l’air du temps en 1768.

L’origine de "muscipula":
En ce qui concerne la seconde partie du nom, le nom de l’espèce, muscipula, signifie en latin souricière, piège à souris, du latin muscipulum, de mus: souris et capio: j’attrape. Dionaea muscipula signifie donc la "souricière d’Aphrodite", ce qui n’est pas exactement la traduction de Venus’s fly-trap mais est étrangement très proche du Tipitiwichet bartramien. Ce nom ne suit pas strictement la règle linnéenne, le nom d’espèce n’est pas un qualificatif mais un substantif, ce nom a toutefois été avalisé par Carl Linné alias Carolus Linnaeus (1707-1778), fameux taxonomiste suédois qui posa les bases avec la classification binomiale de la systématique scientifique actuelle (officielle depuis le 1er congrès International de Botanique, Paris 1867).

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